Barcelone
Pourquoi le Barri Gòtic n'est-il pas aussi gothique qu'il en a l'air ?
Le Pont del Bisbe a l'air gothique du XVe siècle, mais il date de 1928 : une bonne partie du Barri Gòtic a été construite pour l'Exposition de 1929.
Un pont né en 1928
Le Pont del Bisbe est l'image la plus photographiée du Barri Gòtic : arc ajouré, gargouilles et, sous l'arche centrale, un crâne de pierre que personne n'a jamais tout à fait expliqué. Il semble dater du XVe siècle. Il date en réalité de 1928. C'est Joan Rubió i Bellver, disciple de Gaudí, qui l'a dessiné dans un style gothique flamboyant, pour créer un passage surélevé et privé entre le Palau de la Generalitat et la Casa dels Canonges, où logeaient les présidents catalans. Quand il présenta le projet, une partie de Barcelone le critiqua déjà comme un faux : la ville entière se préparait à accueillir l'Exposition internationale de 1929 et avait besoin d'un quartier médiéval photogénique, et vite.
L'architecte qui l'a démenti
Rubió i Bellver ne se faisait aucune illusion sur ce qu'il était en train de construire. Il écrivit lui-même, des années plus tard, que « dans le Barri Gòtic, il n'y a pas plus de six maisons qu'on puisse, de bonne volonté, qualifier de gothiques ». Ces mots venaient de l'homme qui avait signé l'un des édifices les plus photographiés du quartier, et qui savait, mieux que quiconque, combien de cet air médiéval n'était que pierre neuve taillée pour paraître ancienne.
Un plan de 1408 construit au XXe siècle
La cathédrale de Barcelone, elle, est bien gothique, du XIVe siècle. Sa façade principale — celle qui donne sur la Plaça Nova — ne l'est pas : elle fut construite entre 1906 et 1913, financée par le banquier Manuel Girona, d'après un dessin de 1408 signé par le maître Carlí, un projet qui, à l'époque, ne fut jamais réalisé faute d'argent. Autrement dit : la façade « gothique » la plus photographiée de Barcelone n'est pas la copie d'un édifice médiéval réel, c'est la construction tardive d'un plan médiéval qui n'avait jamais été autre chose qu'un plan. Pendant cinq cents ans, la cathédrale n'eut là qu'un mur nu ; aujourd'hui, elle a des flèches, une rosace et des saints de pierre à peine taillée.
La maison qui a changé d'adresse
Tout n'est pas du maquillage des années vingt : la Casa Padellàs, sur la Plaça del Rei, est un authentique palais du XVIe siècle. Mais elle non plus n'a pas toujours été là. On l'a démontée pierre par pierre de son emplacement d'origine, sur le carrer dels Mercaders, pour la reconstruire en 1931 et la sauver du percement de la Via Laietana. En creusant ses nouvelles fondations apparurent des vestiges de la Barcino romaine — la découverte que l'on parcourt aujourd'hui sous terre, au Museu d'Història de Barcelona. Même les édifices authentiquement anciens ne se trouvent pas là où on les a construits.
Une ville maquillée pour une Exposition
Rien de tout cela ne fut improvisé. La Sociedad de Atracción de Forasteros, l'organisme qui faisait la promotion de Barcelone depuis 1908, avait besoin d'un quartier ancien présentable avant 1929 ; la mairie fit déplacer des portails, des fenêtres et des couronnements gothiques provenant d'autres édifices de la ville, et commanda des pièces neuves là où il en manquait. Des décennies plus tard, en 1958, l'architecte municipal lui-même responsable d'une bonne partie de ces travaux, Adolf Florensa, reconnut par écrit que l'appellation « quartier gothique » avait été, avant tout, un argument touristique.
Le authentique, camouflé parmi le faux
La confusion n'est pas que le Barri Gòtic soit faux de bout en bout : c'est qu'il mélange des strates réelles de deux mille ans avec un vernis des années vingt qui les uniformise toutes à l'œil nu. Sous ce vernis se cachent une porte romaine de la Barcino d'Auguste, un ancien call juif antérieur à 1391 et des murs qui portent encore l'empreinte des bombes de 1938. Le gothique authentique existe bien dans le quartier, mais il est minoritaire ; le romain et le médiéval réel cohabitent, sans la moindre pancarte pour le signaler, avec la façade construite en pensant aux visiteurs de 1929.
Rien de tout cela n'enlève de charme au Gòtic : cela ne fait que répartir le mystère sur davantage de strates qu'il n'y paraît au premier regard. Le secret du quartier gothique parcourt huit étapes dans ce même quartier, entre pierre romaine, juive, gothique pour de vrai et gothique de 1928, sans jamais annoncer à l'avance laquelle est laquelle : cela, il faut le découvrir en marchant.