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Berlin ne cache pas son histoire du XXe siècle : elle la laisse gravée dans la rue

Berlin

Berlin ne cache pas son histoire du XXe siècle : elle la laisse gravée dans la rue

Berlin compte plus de 100 000 plaques de laiton incrustées dans ses trottoirs, chacune portant le nom d'une victime du nazisme, face à son dernier domicile.

Des pierres, pas des piédestaux

On les appelle Stolpersteine — littéralement « pierres sur lesquelles on trébuche » —, et aucune n'est posée sur un piédestal. Ce sont des plaques de laiton de 10 sur 10 centimètres encastrées au ras du pavement, une par victime, toujours face à la maison où cette personne a vécu pour la dernière fois avant d'être emmenée. Chacune porte gravés à la main un nom, une année de naissance et ce qui s'est passé ensuite : date de déportation, camp, date de mort quand elle est connue. On en compte aujourd'hui plus de 100 000, réparties dans plus de 30 pays européens : c'est le mémorial décentralisé le plus grand du monde, sans siège ni monument central, seulement des milliers de points isolés cousus au pavement de la moitié de l'Europe.

Cela a commencé sur un trottoir de Berlin

L'artiste allemand Gunter Demnig testa l'idée pour la première fois à Cologne, en décembre 1992, avec une seule plaque devant la mairie, pour commémorer l'ordre de Heinrich Himmler prescrivant la déportation des Sintés et Roms vers Auschwitz. Mais le projet tel qu'il existe aujourd'hui — une pierre, un nom, une adresse réelle — est né à Berlin. En mai 1996, Demnig posa 51 pierres sur les trottoirs d'Oranienstraße et de Dresdener Straße, à Kreuzberg, sans demander la permission à personne. La toute première fut pour Lina Friedemann, face au numéro 158. Trois mois plus tard, des travaux sur Moritzplatz mirent les pierres au jour aux yeux de l'arrondissement, qui choisit de les légaliser plutôt que de les retirer. De là, le projet s'étendit au reste de Berlin, puis à toute l'Allemagne, et ensuite à plus de trente pays.

Un nom par pierre

Le texte gravé sur chaque plaque commence presque toujours de la même façon : « Hier wohnte » (Ici vivait), suivi du nom et de l'année de naissance. La plupart honorent des victimes juives, mais il existe aussi des pierres pour des Sintés et des Roms, des personnes homosexuelles, des témoins de Jéhovah, des dissidents politiques et des personnes handicapées assassinées par le régime. La dernière ligne résume le dénouement : « ermordet » (assassiné), « befreit » (libéré) ou « überlebt » (a survécu), car toutes ne commémorent pas une mort. L'enquête sur chaque cas n'est pas menée par un comité : ce sont le plus souvent des voisins de l'immeuble, des écoliers ou des proches qui la commencent, en fouillant recensements et archives jusqu'à reconstituer une vie entière à partir d'une adresse.

Ce que les pas n'ont pas réussi à faire

Demnig voulait que ce soient les pas eux-mêmes qui maintiennent le laiton brillant, comme si marcher sur une pierre rafraîchissait la mémoire à chaque fois. Dans la pratique, c'est le contraire qui s'est produit : beaucoup de gens les contournent, comme s'il s'agissait d'une pierre tombale et non d'un trottoir, et le laiton s'oxyde et s'assombrit avec les années. C'est pourquoi, dans plus de 45 villes européennes, des groupes de bénévoles, souvent des étudiants, sortent avec un chiffon et un produit lustrant pour leur rendre leur éclat, pierre après pierre. Il n'y a ni cérémonie ni barrière autour : seulement une plaque de la taille d'un pavé, à hauteur de chaussure, que n'importe qui peut fouler sans s'en rendre compte, jusqu'à ce qu'il se penche pour la regarder de près.

Munich dit non

Tout le monde n'est pas d'accord avec l'idée de marcher sur un nom. Munich interdit les Stolpersteine sur la voie publique depuis 2004 : la communauté juive de la ville, menée par la survivante de la Shoah Charlotte Knobloch, a fait valoir que les victimes méritaient mieux qu'une plaque au ras de la saleté de la rue. Une pétition rassemblant près de 99 000 signatures n'a pas suffi à faire lever l'interdiction ; aujourd'hui, Munich n'autorise à leur mémoire que des plaques sur des façades ou sur un poteau, jamais au sol. Demnig a toujours répondu la même chose : baisser les yeux pour lire un nom à hauteur des pieds n'est pas un manque de respect, c'est exactement ce que le projet demande.

Rien de tout cela n'est signalé comme une attraction : il faut marcher le regard posé sur le sol, pas sur les façades. Cette même habitude — s'arrêter, se pencher, lire ce que le pavement a à raconter — est précisément ce que met à l'épreuve La mémoire de Mitte, huit étapes à travers Mitte, le quartier historique de Berlin, où la ville a choisi, encore et encore, non pas de cacher son XXe siècle, mais de le laisser gravé à hauteur des yeux de quiconque s'arrête pour regarder.