Florence
La rivalité que Florence a bâtie en pierre, coupole après coupole
Brunelleschi a caché sa méthode pour élever la coupole du Duomo, et les corporations de Florence ont livré la même bataille, statue après statue, à Orsanmichele.
La porte que Brunelleschi a perdue en 1401
Avant le Duomo, Filippo Brunelleschi et Lorenzo Ghiberti s'étaient déjà mesurés une fois. En 1401, Florence organisa un concours pour dessiner de nouvelles portes de bronze pour le Baptistère, et Ghiberti l'emporta. Les deux reliefs de l'épreuve — le même épisode biblique, le sacrifice d'Isaac, résolu de deux manières différentes — sont aujourd'hui conservés côte à côte au Museo del Bargello. Brunelleschi, vaincu, partit pour Rome étudier les ruines antiques pendant des années. Dix-sept ans plus tard viendrait sa revanche, avec un défi bien plus difficile qu'une porte : une coupole que personne ne savait comment construire.
Le concours que personne ne savait comment gagner
L'Arte della Lana, la corporation des marchands de laine qui finançait les travaux de la cathédrale, organisa en 1418 un concours désespéré : personne en Europe ne savait comment fermer l'immense trou octogonal resté béant depuis des décennies au-dessus de la croisée de Santa Maria del Fiore. Brunelleschi présenta la seule proposition qui convainquit le jury, et il gagna — mais la corporation, méfiante envers un homme qui refusait d'expliquer entièrement son plan, lui imposa une condition qui dut passer pour une humiliation : partager la charge, et le salaire, avec Ghiberti, son rival de 1401.
La maquette qui n'expliquait pas tout
Brunelleschi construisit une maquette en bois et en brique pour guider les tailleurs de pierre sur le chantier, avec l'aide de Donatello et de Nanni di Banco — mais il la laissa délibérément incomplète. Il ne coucha jamais par écrit le système complet et ne l'expliqua jamais à Ghiberti, qui était en théorie son égal dans la charge. Au fil des années, tandis que Ghiberti consacrait son temps à d'autres commandes dans la ville, Brunelleschi devint, dans les faits, la seule autorité sur le chantier : l'homme qui détenait la solution restait le seul à la comprendre en entier.
Le brevet que Brunelleschi a demandé par crainte
Cette même peur d'être copié poussa Brunelleschi à un geste insolite pour son époque : en 1421, il demanda et obtint de la Seigneurie de Florence le droit exclusif, pendant trois ans, d'utiliser une barge de sa propre conception pour remonter le long de l'Arno le marbre de Carrare. Des historiens du droit considèrent cette concession comme le premier brevet d'invention documenté en Occident — près de quatre siècles avant que ce mot n'existe —, et la crainte qui la motivait était toujours la même : qu'un rival, à commencer par Ghiberti, copie son ingéniosité sans avoir rien risqué.
L'œuf qui, probablement, ne s'est jamais cassé ainsi
Giorgio Vasari raconte, plus d'un siècle après les faits, que Brunelleschi mit les autres maîtres au défi de faire tenir un œuf debout sur une surface lisse : tous échouèrent, lui en tapa doucement la base contre la table pour l'aplatir et le laissa debout, arguant que n'importe qui pourrait construire la coupole une fois son plan vu, tout comme n'importe qui pourrait faire tenir l'œuf une fois le truc connu. Antonio Manetti, qui connut Brunelleschi de son vivant et écrivit la première biographie de l'architecte des décennies avant Vasari, ne raconte pas cette anecdote, et plusieurs historiens actuels la considèrent davantage comme une dramatisation littéraire qu'un fait documenté. Vraie ou non, elle résume bien le personnage : quelqu'un qui préférait démontrer qu'il détenait la solution plutôt que de l'expliquer.
Les quatorze niches du même conflit
La même logique de compétition publique se répétait à quelques rues de là, à Orsanmichele : la ville obligea les principales corporations de métiers à remplir leurs quatorze niches extérieures d'une statue de leur saint patron respectif, et aucune corporation ne voulait paraître en dessous de sa voisine. Les plus riches — banquiers, marchands de draps, lainiers — payèrent le bronze, jusqu'à dix fois plus cher que le marbre, et engagèrent Ghiberti ; les corporations mineures se contentèrent de marbre et firent appel à un Donatello encore jeune. Des décennies plus tard, le Tribunale della Mercanzia — le tribunal marchand qui représentait les grands commerçants — commanda à Verrocchio un groupe en bronze pour remplacer une statue de Donatello déjà jugée dépassée. La niche des bouchers porte même, selon plusieurs historiens de l'art, une signature inattendue : on l'attribue, avec des réserves, à Brunelleschi lui-même.
Rien de tout cela — le concours de 1418, la maquette à moitié faite, le brevet né de la peur, l'œuf qui n'a probablement jamais existé — n'apparaît sur un panneau près de la coupole ou des niches. Les rivaux de Florence parcourt ce même triangle entre le Duomo, la Piazza della Signoria et le Ponte Vecchio en suivant les traces de rivalité qui, elles, sont restées gravées dans la pierre, à la vue de quiconque s'arrête pour les regarder.