Paris
Pourquoi le Sacré-Cœur est un monument à une défaite, pas à une victoire
Montmartre fut l'étincelle de la Commune de Paris en 1871. Le Sacré-Cœur fut construit après, au même endroit, comme pénitence pour la défaite.
L'aube des canons
À la fin du siège prussien de Paris, la Garde nationale avait réparti dans la ville environ 400 canons, payés en bonne partie par souscription populaire : de l'argent des Parisiens eux-mêmes, pas de l'État. Environ 170 de ces pièces se trouvaient garées en haut de Montmartre, hors de portée du nouveau gouvernement d'Adolphe Thiers, installé à Versailles et méfiant envers une capitale encore armée. Avant l'aube du 18 mars 1871, deux brigades de l'armée montèrent sur la colline pour les réquisitionner par surprise. Le plan échoua sur un détail logistique : les soldats arrivèrent, mais pas les chevaux censés tirer les canons pour les faire descendre. Pendant qu'ils attendaient, le soleil se leva, et avec lui les femmes de Montmartre, parties acheter du lait et du pain, qui se placèrent entre les troupes et l'artillerie.
Deux généraux, un même après-midi
Encerclée par la foule, la troupe finit par fraterniser avec la Garde nationale au lieu de tirer. Le général Claude Lecomte, qui avait bel et bien ordonné d'ouvrir le feu sur la foule, fut arrêté par ses propres hommes. Près de la Place Pigalle, on reconnut, habillé en civil, un autre général, Clément-Thomas, honni depuis qu'il avait réprimé par les armes, en 1848, une précédente révolte ouvrière. Tous deux furent conduits dans une maison au numéro 6 de la rue des Rosiers, à Montmartre même, et fusillés dans le jardin ce même après-midi, sans jugement. La nouvelle parvint à Versailles avant la tombée de la nuit : le gouvernement Thiers évacua Paris, et cette fuite marqua le début de la Commune.
Soixante-douze jours et une semaine de sang
La Commune gouverna Paris de façon autonome de ce 18 mars jusqu'au 28 mai 1871 : une dizaine de semaines, presque toujours résumées en « deux mois ». Elle s'acheva avec la Semaine sanglante, quand l'armée de Versailles reconquit la ville rue par rue. Le nombre exact de morts reste discuté un siècle et demi plus tard : les décomptes classiques parlent de jusqu'à 20 000 personnes, entre combattants et fusillés sans procès ; les révisions les plus récentes, à partir d'archives plus complètes, l'abaissent à une fourchette de 6 000 à 7 500. Quel que soit le chiffre exact, ce fut sans doute la répression la plus meurtrière qu'ait jamais connue une rue de Paris.
Un vœu antérieur à la Commune elle-même
L'idée d'une basilique à Montmartre n'est pas née de la Commune : elle fut proposée, en septembre 1870, par le catholique Alexandre Legentil, en pleine guerre franco-prussienne et avant même qu'aucun soulèvement n'existe, comme vœu religieux au cas où la France sortirait indemne de l'invasion. Mais la Commune donna au projet un motif nouveau et bien concret. En 1873, la France vaincue et la Commune déjà écrasée, l'Assemblée nationale, à majorité monarchiste et catholique, déclara la basilique « d'utilité publique » par une loi. Le lieu choisi pour la construire ne fut pas un hasard géographique : c'est, littéralement, la même colline où le soulèvement avait commencé et où Lecomte et Clément-Thomas étaient morts.
La pierre censée recouvrir la mémoire
La première pierre fut posée le 16 juin 1875, bénie par le cardinal Guibert, archevêque de Paris. Ce jour-là même, on affirma sans détour que l'emplacement n'avait rien d'arbitraire : on construisait ici précisément parce que c'était ici que la Commune avait commencé. La basilique mettrait plus de quatre décennies à être consacrée, en 1919, une autre guerre mondiale à peine terminée, mais dès le premier instant elle fonctionna comme ce qu'elle était : un monument de pénitence catholique et conservatrice, dressé à dessein sur la blessure encore ouverte d'une insurrection ouvrière écrasée par les armes. Aujourd'hui, des millions de personnes la gravissent chaque année sans même soupçonner qu'elles foulent, littéralement, le lieu d'une exécution sommaire.
La colline que gravissent aujourd'hui les touristes appareil photo en main cachait, il y a un siècle et demi, une révolte armée et deux exécutions sommaires. La Butte blanche de Montmartre parcourt cette même Montmartre en suivant d'autres traces du quartier — un village indépendant jusqu'en 1860, un vignoble sauvé de la spéculation, un jardin qui porte aujourd'hui le nom de Louise Michel, la communarde qui combattit ici — huit étapes pour qui veut continuer à tirer le fil.